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03  07  2009

Analyse

Quelques réflexions à propos des liens entre cinémas et Maghreb

Proposer un panorama des cinémas du Maghreb à Saint-Denis, c'est interroger et construire un rapport entre des films et des publics et revisiter ainsi des imaginaires et des réalités qui se sont construits différemment des deux côtés de la Méditerranée, des imaginaires et des réalités ancrés dans une histoire des colonisations et des migrations, mais aussi dans des constructions nationales distinctes. C'est découvrir des fictions contemporaines marquantes du Maroc Les Jardins de samira de Latif Lahlou (2 007), Les Anges de satan d'Ahmed Boulane (2 007), Te souviens-tu d'Adil ? de Mohamed Zinedaine (2 008), Corazones de Mujer de Kiff Kosoof (2 008), de Tunisie Un si beau voyage de Khaled Gorbal (2 008) ou Junun de Fadhel Jaibi (2 006), à la lumière de films patrimoniaux très rarement visibles, Les Hors-la-loi de Tewfik Fares (1 969), Soleil de Printemps de Latif Lahlou (1 969) ou encore Le Collier perdu de la colombe de Nacer Khemir (1 991). C'est encore projeter ce regard dans des courts-métrages qui reprennent les fragments culturels disponibles pour les reconvertir en des approches esthétiques et politiques audacieuses. Le public curieux a suivi. Le très bel Abena de Amel el Kamel (2 008) a ainsi été couronné par le prix du Jury des lycéens de même que Le Projet de Mohamed Ali Nahdi (2 008) a remporté le "Coup de cœur du public". C'est encore interroger des projets politiques nationaux au travers de documentaires forts à partir de l'autobiographie comme Ouled Lenine de Nadia El Fani (2 007), du devoir de mémoire comme Nos lieux interdits de Leila Kilani (2 008) ou d'un regard posé sur une institution, ses acteurs, l'éducation comme lieu névralgique de la construction du national dans La Chine est encore loin (2 008) de Malek Bensmaïl.

ll ne s'agira pas ici de considérer des représentations au regard des politiques nationales ou des sociétés qui ont pu les inspirer (1), mais de réfléchir aux conditions de production, de distribution et d'accès des publics aux films… et aux enjeux de cette circulation. Présenter un Panorama à Saint-Denis, c'est poser la question de ce qui rassemble ces cinématographies nationales et de ce qui les distingue… Dans la tension entre les dimensions nationale et régionale, quels sont les formes et les enjeux de l'avoir été, du présent, et du devenir des cinémas du Maghreb ?

Des cinémas du Maghreb à Saint-Denis

Pour Boris Spire, Directeur de l'Écran où se déroulait le Panorama, c'est donner à voir un patrimoine trop peu vu, présenter une richesse culturelle de l'ailleurs, considérer le cinéma comme le véhicule d'une meilleure compréhension de ces sociétés maghrébines, casser les préjugés sur des cultures arabo-musulmanes. En d'autres termes, c'est être à l'écoute d'une ville, de son histoire et de son être ensemble. Une telle conception du cinéma construit le Maghreb dans l'expérience de l'émigration/immigration. Le Maghreb, de ce côté-ci de la Méditerranée, c'est ce qui regroupe trois cultures nationales sous une culture arabo-musulmane commune, l'histoire d'une colonisation par la France, une expérience de l'immigration, au risque d'en effacer les spécificités.

Les films du Maghreb sont en majorité des coproductions avec des pays d'Europe, en particulier la France, qui ne parviennent que rarement aux circuits commerciaux en salles. Les festivals sont ainsi devenus un des lieux privilégiés de la circulation des films… Plus détachés des contraintes commerciales, ils constituent une économie du cinéma parallèle qui se greffe souvent sur les budgets de fonctionnement des salles. Ils sont aussi plus ouverts, motivés par le désir de contribuer à la visibilité d'un patrimoine confidentiel, ils retiennent dans leur programmation des films de différents formats, sur différents supports, ils articulent leurs réflexions autour de thématiques communes (les migrations, surtout l'immigration clandestine, les tabous, en particulier les sexualités), ou de l'évolution des formes dont traite Olivier Barlet dans son dernier article [11 392]. Ce qu'a montré le Panorama, c'est que les spectateurs sont mus par un fort désir, une grande curiosité pour ces films porteurs d'images de soi à découvrir, à s'approprier, à questionner. Le Panorama fut le lieu d'une réflexion sur les formes du "nous" qu'ils véhiculent aujourd'hui et remettent en cause toute conception du cinéma qui en ferait une sphère autonome au-delà de ses ancrages culturels. Ce qui a d'ailleurs conduit Boudjema Karèche à déplorer l'invisibilité des films du Maghreb ou d'Afrique à Cannes cette année encore.

Des cinémas du Maghreb au Maghreb

Comment pouvons-nous penser la circulation des films du Maghreb lorsque la production et la circulation des films passent avant tout par la France, l'Europe et les diasporas ? Ces questions firent l'objet d'un débat "Peut-on parler d'une relance des cinémas au Maghreb ?" modéré par Sadia Saïghi, Déléguée générale du Panorama, et auquel prirent part Boudjema Karèche (ancien Directeur de la Cinémathèque d'Alger), Malek Bensmaïl, documentariste, et son producteur Hachemi Zertal, Habib bel Hedi, producteur, distributeur et exploitant de l'AfricArt à Tunis, Tarik Mounim, président de l'association "Sauvons les salles de cinéma au Maroc".

Ces cinémas nationaux se rapprochent en ce qu'ils sont de petites cinématographies en proie, à divers degrés, à la déliquescence de la distribution et de l'exploitation dans leur pays… Le Maroc a produit en moyenne onze à douze films par an depuis le début des années 2000, le cinéma tunisien deux à trois films, la production en Algérie demeure très irrégulière. Si l'industrie du cinéma au Maroc est fortement soutenue par le Centre Cinématographique Marocain ou par le programme de production de films de genre et de formation au cinéma mis en place par Ali'n Productions dirigé par Nabil Ayouch, le pays ne compte à ce jour plus que 50 cinémas. Comme le note Sadia Saïghi dans son édito, le cinéma algérien moribond a bénéficié avec "Alger, Capitale de la Culture Arabe 2 007" d'un afflux de capitaux qui a permis de financer plusieurs longs-métrages ainsi que des courts-métrages, mais depuis lors, la source semble s'être tarie… En outre, lors du débat certains déploraient que l'Algérie ait investi dans la rénovation de salles qui restent vides faute de volonté politique de montrer des films. La Tunisie ne compte plus que quatorze salles, chiffre donné par Habib Bel Hedi qui essaie par la programmation à l'AfricArt de réinsuffler une culture du cinéma (2).

Ces pays sont tous les trois confrontés aux DVD piratés qui, comme l'a fait remarquer Habib Bel Hedi, font vivre plus de 100 000 personnes en Tunisie seulement. Les multiplex sont déjà présents à Marrakech et à Casablanca, ils étaient en projet en Algérie, mais ils sont controversés. Considérés par les uns comme un moyen d'aller à la rencontre d'un jeune public, par d'autres comme faisant du cinéma un objet de consommation cher excluant ainsi le plus grand nombre, ils sont plus ou moins explicitement perçus comme risquant d'affecter considérablement la conception du cinéma dans ces pays. C'est la raison pour laquelle l'association "Sauvons les salles de cinéma au Maroc" se bat pour la sauvegarde et la réhabilitation des salles de cinéma de proximité. Ce débat nous aura permis d'entrevoir la vision que trois cinémas nationaux ont d'eux-mêmes, de leurs ambitions et des obstacles qu'ils rencontrent. Dans ce contexte, les cinémas du Maghreb sont à venir, ils fondent en partie les espoirs d'un développement.

Si la présence des participants au débat nous fait dire que les cinémas au Maghreb se pensent aujourd'hui dans l'articulation de volontés individuelles, associatives et d'États plus ou moins investis, tous regardent le développement des relations et des échanges entre les pays du Maghreb comme ne pouvant qu'aider les films, en leur assurant une plus grande visibilité, des marchés privilégiés et plus larges, des coopérations, etc.. Des volontés de travailler ensemble se sont déjà exprimées, par exemple à l'issue du Festival de Ouajda en 2003, de Locarno en 2005, mais les effets se font attendre même si les coproductions et coopérations entre les trois pays qui peuvent prendre différentes formes (financements, migrations des personnels, investissement des télévisions) existent déjà timidement depuis longtemps (3).

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